Levée tard, le délice d’un grand lit vide et défait que l’on quitte presque à regret, l’esprit embrumé par les songes de la nuit, pas forcément sereins ce matin, mais pas non plus tourmentés au point d’effacer mon sourire. Une douche longue et réparatrice, les nuits comme les journées sont chaudes, la moiteur me fait la peau brillante, j’ai le regard un peu battu. Les quelques effets épars dans la chambre sont rassemblés sans hâte, aujourd’hui rien ne presse, demain il sera temps de reprendre le cours de ma vie et les impératifs qui s’y attachent.

Quand je quitte l’hôtel, le soleil est déjà haut dans un ciel bleu pâle, à peine dérangé par quelques nuages transparents et effilés qui volent vite, pourchassés par le vent qui donne à l’air une légèreté de jour de vacance. Les trottoirs sont encombrés de gens qui se pressent moins que d’habitude me semble-t-il, et je déambule dans cette foule riche en couleurs et en senteurs, étonnée de me sentir si aérienne. Je m’installe tranquillement dans le même bar qu’hier, les habitudes se créent vite. Je commande un petit déjeuner qui devra suffire jusqu’à mon retour, tard ce soir. Les petits pains au chocolat sont délicieux, juste cuits comme je les aime, à peine dorés, moelleux. Je lézarde, je m’amuse gentiment du serveur arabe qui répand abondamment du sel sur le pas de la porte de son bar pour exorciser le mauvais œil et qui m’explique avec du rire dans la voix et dans les yeux que j’ai tort de ne pas le croire quand il me dit qu’il a un jour a été puni de son incrédulité par une mauvaise chute.

Un peu plus de midi, le bar se transforme en restaurant alors je le quitte. Je ne sais pas encore où je vais diriger mon errance. Le métro, un peu au hasard, seul mon plaisir me dictera où aller. J’opte pour le Marais, toujours un peu au hasard. La rame de métro surchargée, la presse, et pourtant mon sourire ne me quitte pas. Il y a plein d’ados qui plaisantent, qui pouffent et qui rient, l’esprit déjà en vacances, et leur humeur s’accorde merveilleusement bien à la mienne. Tout le monde serait-il donc heureux aujourd’hui ? Je suis environnée de gens bienveillants qui me sourient… Je me trouve d’un coup nez à nez avec un petit bonhomme tout rond, rond le petit ventre qui tend un t-shirt où se dessine un personnage de manga drrrôlistique, rond le visage de pleine lune tout pareil à la petite flûtiste de mon tendre ami, rondes les petites lunettes de soleil qui cachent à peine des yeux marrons bridés qui m’envoient à leur tour un gentil regard, malicieux et complice. Et autour de moi d’un coup c’est l’Asie, ils sont montés tous ensemble, groupe d’étude ou de voyage, ils sont une bonne demie douzaine, tous pareillement hâlés, tous avec de beaux visages tout ronds éclairés d’yeux bruns et rieurs, tous avec des mines joyeuses et avenantes. Le monde m’arrive aujourd’hui à travers un miroir déformant, miroir rose, miroir bleu, kaléidoscope heureux.
 
J’émerge du métro à la station Saint Paul. Le soleil m’éclabousse, je ferme les yeux, je le laisse jouer avec ma peau… Toujours sans aucune hâte, je marche dans des rues inconnues. Un nom attire mon attention, le Village Saint Paul. La tête en l’air, autant pour laisser les odeurs m’imprégner que pour permettre au soleil de me caresser, j’avance dans cette ville inconnue et si familière pourtant, à force de lectures, d’images figées ou mouvantes qui m’ont marquée au hasard de mes déambulations virtuelles et curieuses, au fil de mes découvertes. Soudain, une odeur connue, familière et qui me transperce d’une vague d’émotion… Je stoppe mes pas et cherche du regard à identifier ce trouble. Là, devant moi, un très beau figuier qui ne portera pas de fruits cet été mais dont la présence insolite au pied de cet immeuble s’est signalée par la fragrance incomparable à aucune autre pour la méditerranéenne que je suis. Petits bonheurs éphémères et insolites sur lesquels nos meilleurs souvenirs s’appuient…
 
Rue Charlemagne, le lycée… La pierre blanche, à peine baignée de soleil, le soleil, la douceur de l’air… Les lycéens,  des adolescents comme ceux que je croise depuis ce matin, avec des regards souvent ornés de lunettes et juste un peu trop graves, des mots échangés que j’entends au vol, qui parlent de méthodes de reproduction et de voyages à l’étranger cet été… Les mêmes, pas tout à fait les mêmes, j’ai le sentiment d’avoir reculé dans le temps et de me trouver à la sortie de Saint Jo à Avignon… Douce nostalgie…

Me voici au Village Saint Paul, un énorme pavé d’immeubles en fait, séparés de ruelles, de passages, de cours, la bleue, la rouge, la verte, des boutiques d’antiquaires, des galeries d’art, des petits restaurants, des bars à vin… Un village en plein cœur de la ville. Et me voici dans l’une de ces cours pavées où j’ai soudain envie de m’arrêter un instant pour profiter du moment, juste comme ça, juste pour rien. Je m’assieds sur des escaliers de pierre protégés du soleil par l’ombre portée de l’immeuble auquel ils sont adossés, des frissons parcourent ma peau et les petits arbustes caressés par un léger souffle d’air frais… L’esprit vagabond, j’entends le bruissement des feuilles et les cloches d’une église proche qui carillonnent deux heures. Des cris joyeux précèdent deux ou trois enfants qui traversent la cour en se poursuivant. Dans la rue au-delà des maisons qui ferment cette cour dont j’ai oublié la couleur, un bus passe… Lointaine bouffée nostalgique, le bruit du moteur qui ricoche sur les immeubles me ramène dans mon pays, dans les ruelles des villages où moi aussi je courais… C’est l’été, souvenirs d’enfance, d’adolescence, là bas, si loin, si près, dans ce pays où j’étais une petite reine étrangère, débordante de vie et de lumière, invincible, insolemment heureuse. Les marches en pierre commencent à me meurtrir…


Village Saint Paul