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Nos voisins du dessous sont un couple de vieux venant de Yougoslavie. Ils s’appellent Wolf, Eva et Philip. Pour nous, Madame Wolf et le Père Wolf. Ils ont un chien, Nougat. Il est vilain, il me fait peur mais Madame Wolf l’aime beaucoup. Elle l’appelle "Mein spatz". Ils ont aussi une ribambelle d’enfants et de petits-enfants que nous connaissons très peu, car eux aussi sont vieux et ils vivent en Belgique et au Luxembourg. Il n’y a qu’Eddy qui soit à peu près de mon âge. Je suis amoureuse de lui car il est très beau et qu’il me prête son grand vélo de temps en temps. C’est difficile d’utiliser un vélo de garçon ! Il y a la barre du cadre qui me gêne, et comme je suis petite, je suis obligée de me glisser dessous et de pédaler toute tordue. Mais j’y arrive quand même et Maman devient folle d’inquiétude quand je pars avec le vélo d’Eddy sans dire où je vais. Après, elle me donne une fessée, mais je recommence à chaque fois. Je suis une petite fille indisciplinée et dissipée, c’est ce qu’on me dit toujours.

Le Père Wolf, il élève des lapins dans des cages tout au fond du jardin. Tous les jours, il va leur donner à manger : une drôle de pâtée que prépare Madame Wolf avec du pain, du son et je ne sais pas quoi d’autre, qu’elle mélange dans une bassine avec ses mains. Il leur donne aussi des feuilles de salade. Des fois, j’ai le droit d’aller les voir. Ils sont drôles. Ils remuent sans arrêt leur dents de devant et leur petit nez se fronce en même temps. Il y a souvent des bébés. Ils sont encore plus mignons que les gros. J’essaie de les toucher en passant mes doigts à travers les trous du grillage et ils se réfugient au fond de la cage parce qu’ils ont peur. J’aimerais bien les prendre dans mes bras pour les caresser mais Maman et le Père Wolf ne sont pas d’accord. Ils n’ont pas envie de courir après eux si je les laisse échapper.

Aujourd’hui, c’est dimanche. Maman m’a réveillée tôt parce qu’il faut aller à la messe. Maman croit en Dieu et elle nous envoie prier tous les dimanches, ma sœur et moi. Elle, elle n’y va que pour les grandes fêtes comme Noël ou Pâques. Papa, lui, il n’y va jamais. Je me lève en râlant parce que j’aimerais bien pouvoir rester au lit un peu plus longtemps. Maman a préparé le petit-déjeuner. Ensuite elle fait ma toilette et elle me met les habits du dimanche. Ma sœur est grande alors elle le fait toute seule. Papa dit que ma sœur a une très jolie voix et qu’à l’église, quand on chante les cantiques, on entend sa jolie voix qui chante haut et juste. J’ai demandé à Papa si on entend aussi ma voix qui chante haut et juste, il n’a pas répondu. Nous sommes allées à la messe à pied. Ce n’est pas loin, c’est au village. Pendant les cantiques j’ai écouté attentivement mais je n’ai pas reconnu la voix de ma sœur. Quand enfin la messe est finie, nous allons chercher le pain et rentrons vite à la maison.

Dans la cour devant la maison, s’alignent les portails des jardins des familles qui vivent là. Le nôtre  est en bois, fermé par un petit loquet tout simple. Juste à côté, celui du Père Wolf est surmonté d’une espèce d’arceau en fer. Accroché à cet arceau par les pattes de derrière, un lapin finit de se vider de son sang dans une bassine en plastique. Le Père Wolf est en train de tirer sa peau vers le bas. Le lapin est à moitié nu, comme si on l’avait déshabillé de la tête à la taille. C’est obscène et ça me donne envie de vomir. Et aussi de pleurer. Je déteste la viande de lapin….